6.

Les critiques.
 

Si cette méthode a connu un grand succès depuis quelques années, elle a aussi fait l’objet de critiques violentes et été au centre d’un débat d’allure souvent passionnelle dont les enjeux réels ont parfois pu paraître obscurs.

Elles sont souvent surprenantes car elles peuvent émaner de directions radicalement opposées. Comme on l’a vu, l’observation de bébé selon Esther Bick se situe dans un contexte historique et une référence théorique et clinique à la psychanalyse ; il est logique qu’elle subisse les mêmes critiques que l’ensemble de la psychanalyse émanant de personnes et courants de pensée ne reconnaissant pas l’existence d’un inconscient sous-tendant les activités psychiques et les comportements. Je laisserai ces critiques de côté.

 

Les critiques émanant de l’intérieur du champ psychanalytique sont plus troublantes (je renvoie à la très complète revue critique des publications sur ce thème effectuée dans sa thèse de doctorat par Philippe Chaussecourte 2003).

Elles concernent des points très contrastés que l’on peut rassembler autour de deux axes : entre trop d’objectivité et trop de subjectivité où se situe l’observation selon Esther Bick ? On ne peut s’empêcher de penser que ces critiques sont les mêmes que celles dont avait fait l’objet la psychanalyse dans son ensemble d’abord, puis ensuite la psychanalyse d’enfant, et enfin l’abord psychanalytique des pathologies graves telles l’autisme ou les psychoses sévères : s’agit-il d’une identification à l’agresseur qui permettrait à un groupe ou courant de pensée de légitimer son existence et de maintenir une cohésion groupale par un mouvement d’exclusion d’un sous-groupe?

 

Les critiques concernent « l’observation », « les techniques d’observation directe », « les observations expérimentales », « les observations éthologiques », « l’observation des interactions » « l’observation psychanalytique »… Cet amalgame indémêlable entre des approches qui n’ont en commun que le terme généraliste d’observation, recouvrant des pratiques et des objectifs très différents voire parfois antagonistes, renforce le côté passionnel des débats.

 

Il est difficile d’isoler les aspects qui concerneraient spécifiquement l’observation selon Esther Bick dont on a vu qu’elle s’origine dans une filiation psychanalytique (exception faite pour Florence Guignard, 1996, et réaction de Annette Watillon, 1999). Le souci et la nécessité de préciser cette filiation ont ainsi pu se traduire par la dénomination, à mon sens erronée, d’ « observation psychanalytique ». Si nous ne voulons pas nous situer dans un affrontement idéologique stérile, nous ne pouvons pas faire l’économie d’une référence complète et d’une explicitation de la spécificité de cette méthode : son cadre de pensée mais également le cadre temporel de son déroulement, ainsi que ses objectifs. La lourdeur et la précision me semblent largement préférables au risque d’amalgame et de confusion. Préciser le cadre de référence de l’observation dont il est question (« selon la méthode d’Esther Bick ») est un préalable tout aussi indispensable que distinguer le « transfert » des psychanalystes, du transfert « de fond » des milieux d’affaire.

 

Cela suppose d’entrer dans la méthode de travail elle-même pour comprendre en quoi, de l’intérieur, elle peut être fortement liée à des aspects essentiels de la fonction psychanalytique.

On a ainsi pu suivre dans le développement de mon propos, le but essentiel de formation, et non de recherche, qui permet d’apprendre à observer et à revenir aux données de base, sans interprétation. Première base de l’ouverture d’esprit, indispensable à mon sens, qui distingue le psychanalyste du gourou. La tabula rasa et la non-interférence d’Esther Bick sont des aspects de l’attention flottante et de la neutralité bienveillante du psychanalyste, fondés sur une éthique du respect profond de l’individualité. (Bianca Lechevalier ; 1996) Le matériel non sélectif, est constitué par tout ce dont l’observateur peut se souvenir, sans faire de tri, sans donner une hiérarchie d’importance (comme on l’a vu, il n’est nullement question d’ « observer l’inconscient »). Les éprouvés émotionnels de l’observateur, durant la séance ou liés à la situation d’observation, font partie du matériel et constituent la richesse et également les risques de la méthode. De la même façon, lorsqu’un psychanalyste expose ou rédige un « matériel » de séance, il s’agit de l’entrecroisement de ses observations, c’est-à-dire ce qu’il a pu entendre, voir et percevoir (parce qu’il avait la capacité psychique à ce moment-là de voir ce qui lui était « donné » à voir) et, de ce qu’il a pensé et ressenti (qu’il l’ait communiqué au patient sous forme d’interprétation ou utilisé pour sa propre réflexion).

 

J’ai proposé le terme d’ « observation subjective » (Régine Prat 2002) pour traduire ce croisement fondateur de la dynamique des processus de pensée, ainsi que d’une méthode de travail formulée plus haut comme « méthodologie de l’élaboration d’une pensée, d’un sens à partir de ce qui peut être vu ou entendu ». On retrouve les 3 temps de la méthode psychanalytique que l’on peut mettre en rapport avec les trois temps de l’activité de pensée définis par S. Freud comme « attention, mémoire et jugement » (Didier Houzel, 1989).
Pour le psychanalyste, elle représente un outil remarquable pour augmenter sa capacité contenante et développer le travail du contre-transfert : l’élaboration, dans le séminaire de supervision, de la résonance émotionnelle de la situation observée permet de dégager des hypothèses sur le sens latent, et met le contre-transfert en position d’outil de travail irremplaçable (Régine Prat, 1989 ; 2004). 

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